"Donner le Nobel à des écrivains est une farce grotesque"

PETER HANDKE. (©Mathieu Zazzo-Pasco)
PETER HANDKE. (©Mathieu Zazzo-Pasco)

Avec un roman et un essai, Peter Handke revient plus en forme que jamais. Rencontre exclusive chez lui, dans sa maison de Chaville.

 

Les chansons d'amour racontent n'importe quoi. Vous vous souvenez de «Tout ça parce qu'au bois de Chaville, y avait du muguet»? Le bois de Chaville n'existe pas. N'a jamais existé. A Meudon, oui, un peu plus haut. Il y aurait même sous ces futaies dévalant les collines de quoi nourrir l'imaginaire d'un poète en nymphes, brigands et ours.

Ou alors on parle de Fausses-Reposes, du côté de Versailles et de Ville-d'Avray, la forêt aux étangs mélancoliques que peignait Corot. Dans les abîmes ombrageux filent les sangliers et les fantômes prussiens de 1870.

Peter Handke est un marcheur sylvestre. Un marcheur qui ne cherche pas son chemin. Qui essaierait plutôt de le semer.
Il est bon de se perdre une heure par jour. C'est même nécessaire, absolument. Ça fait beaucoup de bien. Et on peut se perdre encore en France. C'est un privilège plus rare qu'on ne le croit. Prenez la Norvège, un pays réputé sauvage. Je suis allé d'Oslo à Bergen, avec ma fille, par le train. Eh bien je trouve la France plus mystérieuse que la Norvège.
Un temps, puis : « L'esprit souffle où il veut, comme il est dit.»

Balkanisation administrative

 

Peter Handke a toujours eu le génie de brouiller les pistes. Ses résidences, à l'image de ses livres, défient les cartes, troublent les frontières, dérèglent les passages, affolent les GPS. Ici, c'est comme si l'empire végétal, précipitant ses sombres feuillus le long des pentes abruptes, avait bousculé le reliquat urbain dans le même étroit vallon. Trois communes et deux départements se disputent la rue où vit l'écrivain ! D'un côté, c'est Chaville et les Hauts-de-Seine. Sur le trottoir d'en face, on est à Viroflay et dans les Yvelines. Et encore le haut de la voie est-il attribué à Vélizy-Villacoublay.

Ce phénomène remarquable de balkanisation administrative aura sans doute attisé son goût de la désorientation, du retrait, de l'absence, du no man's land. A Salzbourg, à l'époque où il habitait encore en Autriche,Handke s'était retiré sur un nid d'aigle, le mont des Moines, où les taxis refusaient de monter. Il fallait prendre le funiculaire. Ou bien s'équiper de chaussures à crampons, empoigner l'alpenstock et gravir. Et encore fallait-il, tout là-haut, traverser la maison d'un tiers avant d'atteindre la sienne...

A Chaville où il est installé, l'auteur du «Malheur indifférent» a conservé à 71 ans la même silhouette élégante et mince, le même regard doux derrière les lunettes cerclées, la même moustache de bretteur romantique qui, sa mission secrète achevée, viendrait de déposer les armes à la mousqueterie. Sous son veston noir, fleuri par une pochette en dentelle immaculée, Handke porte un tee-shirt orné de caractères arabes.

Dans sa maison, offerte de tous côtés à la lumière malgré les thuyas géants qui la cernent, les livres s'entassent en piles instables, sur le plancher, les marches du perron, le vieux canapé. C'est le campement d'un nomade impénitent à qui il arrive de pousser jusqu'à Port-Royal des Champs et de jouer les jansénistes, son carnet de notes dans la poche. «La marche, c'est comme un empilement de quiétude», dit-il.

"Pas vraiment un romancier"

 

Son nouveau roman, « la Grande Chute », raconte vingt-quatre heures de la vie d'un comédien, depuis son réveil brutal, dans un lit qui n'est pas le sien, jusqu'au soir, dans l'attente de plus en plus douloureuse d'un événement énigmatique qui en ferait, il en a l'intuition, tandis que son esprit tente de s'occuper au tournage du lendemain, son «dernier jour».

Sa longue traversée de la forêt pour rejoindre la mégapole, ses rencontres hasardeuses avec des personnages dont on ne sait bientôt plus s'ils sont réels ou nés de son imagination exaltée par la tension du pressentiment créent ce que Proust appelait «la suggestion presque hypnotique d'un beau livre». Modeste, Handke se contente d'indiquer:
Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen.
« Peer Gynt » : une farce sur la solitude et l'identité du voyageur aux prises avec les illusions et les fourberies du vaste monde. Presque tous les grands livres de Handke traitent ce thème : l'homme qui part, l'homme en route. C'était déjà le cas des «Frelons», son premier titre en 1966, puis du «Colporteur», l'année suivante.
Peter Handke (photo : Mathieu Zazzo/Pasco)
©Photo : Mathieu Zazzo/Pasco

Handke, "brave petit"

 

« C'est un brave petit, tendre et faible, mais il parle sans arrêt de solitude», disait de lui autrefois son compatriote Thomas Bernhard, un maître en la matière. Il avait tout de suite reconnu sous le débutant le dangereux rival. Il précisait même avec un rien de perfidie, car la solitude en Autriche était alors une spécialité athlétique, susceptible à tout moment de tourner en championnat national: «Ce sont justement ceux-là qui ne peuvent pas rester seuls, parce que pour ça il faut faire un bel effort.» Jaloux.

Peter Handke a déjoué son pronostic. Il l'a fait, le «bel effort». Et comment ! Il en a même ajouté beaucoup dans la démonstration. Ses trésors sont ceux d'un vagabond. Sur la table d'écriture, près d'un sous-main illustré des principales espèces de champignons, s'étalent des coquillages fossiles du mésozoïque, vieux de deux cents millions d'années, récoltés du côté de Marquemont, dans une plaine du Vexin picard où il s'est trouvé un nouvel abri et a écrit cet «Essai sur le lieu tranquille», dans la veine fameuse des courts textes qui ont fait sa célébrité («Essai sur la fatigue», «Essai sur le juke-box»...) où il résume et dresse en quelque sorte la carte intime de ses retraits, de ses refuges, de ses cachettes. Une digression lumineuse qui se clôt sur ces mots: «Allez, en route, retournons vers les autres, loquace, rempli du désir de parler.»
Oui, admet-il en écho, j'aurais goûté la solitude, surtout pour le sentiment d'irréalité qu'elle procure. Mais il m'arrive aussi d'aller regarder un match de football à la télévision du café de la gare.
On remarque, accroché au-dessus du bureau, un calendrier postal de 1942, son année de naissance, à Griffen, en Carinthie. Il y a des photos. Là, sa mère, d'origine slovène, jeune femme très belle, entourée de ses parents et de ses frères. L'un d'eux, un paysan qui travaillait dans la culture fruitière, mort en déportation pendant la guerre, tenait son livre d'heures. Son manuscrit en langue slovène, calligraphié avec une application de moine copiste, fait office d'abat-jour à la croisée d'un salon, au-dessus d'un dispositif d'alarme qu'il protège du rayonnement solaire.

Milosevic : "la fin de l'histoire"

 

Par la fenêtre, on aperçoit dans le jardin un bas-relief représentant les Rois mages, reproduction exacte d'une sculpture de l'église de Griffen. Le vieux duché de Carinthie avait voté en 1920 son rattachement à la toute jeune Yougoslavie, pour fuir l'impérialisme autrichien. Il est bien là, cristallisé sur ces vestiges épars, le «bel effort» de solitude et d'exil dont parlait Thomas Bernhard.
Tout ça commence à faner un peu, les miens s'en vont, je viens d'enterrer mon frère, mais je les ai bien fleuris, je crois.
Il y eut d'abord ce long voyage qu'il entreprit, à pied bien sûr, comme un réfugié, dans l'ancienne Yougoslavie, lui le descendant de réfugiés, dans les pas de sa mère et avant celle-ci du père de sa mère, persécuté et menacé de mort par les germanophones pour s'être arraché aux serres de l'aigle impérial.

Ce n'était que le début d'une histoire qui déchira sa famille. On trouva au «Voyage d'hiver», où il en faisait le récit, des accents pro-serbes mais la polémique éclata après l'enterrement de Slobodan Milosevic, auquel il assista. Aujourd'hui, il dit: «Je voulais voir la fin de l'histoire.» 

«Le Nouvel Obs » publia le billet incendiaire d'une journaliste qui le qualifiait de «révisionniste». Peter Handke fit un procès au journal, qui fut condamné pour diffamation. Une de ses pièces fut déprogrammée à la Comédie-Française. L'affaire lui a sans doute coûté le prix Nobel mais l'écrivain s'en amuse :
Les Nobel scientifiques, je veux bien. Mais il faudrait abolir celui qu'on donne aux écrivains, c'est une farce grotesque ! Tenez, je propose qu'on l'attribue au poète Adonis, pour qu'il s'achète à Courbevoie l'appartement de ses rêves. Et on s'arrêterait là-dessus: ça ferait deux grands services rendus à la littérature !
Jean-Louis Ezine
La Grande Chute, par Peter Handke,
traduit de l'allemand par Olivier Le Lay, Gallimard, 176 p., 17,50 euros;
Essai sur le lieu tranquille, du même auteur,
même traducteur, coll. «Arcades», Gallimard, 90 p., 9,50 euros.

PETER HANDKE est né à Griffen, en Autriche, le 6 décembre 1942. Il s'est fait connaître par "l'Angoisse du gardien de but au moment du penalty", en 1970, que Wim Wenders porta à l'écran. Il est l'auteur de "la Femme gauchère" (le livre et le film), "Mon année dans la baie de personne" et "le Chinois de la douleur". Il vient de se voir attribuer le prix Ibsen, pour l'ensemble de son oeuvre théâtrale. Il a traduit en allemand des oeuvres de Patrick Modiano, René Char, Francis Ponge, Emmanuel Bove.

Article paru dans "le Nouvel Observateur" du 7 mai 2014.

 
sursa