Etre écrivain aujourd’hui : « J’ai désactivé mon compte Facebook »

Philippe Jaenada déteste le wifi, Maylis de Kerangal est gênée par le « gling » du mail qui tombe... Quatre écrivains nous racontent leur rapport à Internet et leurs techniques pour se concentrer quand ils écrivent.

L’écrivain fait un très beau métier : il peut travailler où, quand, et aux horaires qu’il veut. En version un peu plus sophistiquée, ça donne cette phrase de Le Clézio :
« J’écris d’un pays qui n’existe pas. […] Quand j’écris, je ne suis pas ici. Je ne suis pas non plus ailleurs. Je suis dans ce que j’écris, ou plutôt je suis ce que j’écris. »
C’est beau, hein ? 
Allez donc expliquer ça aux écrivains persuadés que rien de bon ne sortira de leur cerveau sans leurs rituels.

Bret Easton Ellis n’y arrive plus

Des lieux – Balzac ne travaillait que dans son lit, Rostand dans sa baignoire –, des moments – toute sa vie, Kant s’est fait réveiller par un domestique à 4h55 et écrivait jusqu’à 12h45 pétantes –, des objets – « H.G. Wells possédait deux stylos, l’un pour les mots courts, l’autre pour les mots longs », rappelle le magazine Sciences Humaines.

Ces rituels n’ont qu’un seul but : provoquer et maintenir la concentration. Mais comment la préserver au XXIe siècle ? Quand on reçoit cent mails par jour, que « les réseaux sociaux ôtent toute profondeur au temps » écrivait Mona Chollet sur Rue89, que l’époque est au zapping, que tout doit aller vite et qu’on ne prend le temps de rien.
Dans un entretien aux Inrocks, Bret Easton Ellis décrit son incapacité à se remettre à l’écriture d’un roman :
« Je ne sais pas si ça a un rapport avec la concentration, avec le rythme imposé par Internet mais je n’y arrive plus. »

« Je n’ai jamais voulu écrire »

Au Salon du livre de Paris, nous avons demandé à des romanciers comment ils parviennent à se concentrer à l’ère du numérique. Il y a ceux pour qui la question n’a pas de sens, qui n’ont aucun rituel, parlent d’écriture comme d’une pratique que la vie leur impose.
Comme l’académicien Dany Laferrière, qui vient de publier « L’Art presque perdu de ne rien faire » :
« A tout moment, on peut sortir de ce monde suractivé pour trouver sa concentration. Moi, je n’ai jamais voulu écrire, je ne cherche pas à écrire. »
Et il y en a d’autres.
1

« Je pense que je vais carrément débrancher ma box »

Philippe Jaenada


Philippe Jaenada sur le plateau de l’émission « Au Field de la nuit » sur TF1, le 7 février 2009 (GINIES/SIPA)

Pour Philippe Jaenada, le wifi est vraiment une sale invention. Pendant l’écriture de son dernier roman, « Sulak », toutes les soirées commençaient de la même manière :
« J’enlevais le fil qui reliait mon ordinateur à mon modem et j’allais le mettre sous l’oreiller à côté de ma femme qui dormait. Je travaillais alors toute la nuit avec la certitude que mon ordinateur était une boîte hermétique.
Maintenant, mon ordinateur est en wifi. Je pense que je vais carrément débrancher la box. Mais je ne suis pas sûr que mon fils de 13 ans va être très content. »
Pour écrire, le romancier a besoin d’avoir « la sensation d’être dans une forteresse d’où [il] ne peut pas sortir et où personne ne peut entrer ». Ça date de l’époque de son premier roman, dont il a commencé par écrire 60 pages en trois ans et demi :
« Je me suis dit que je n’y arriverai jamais. A l’époque, je me suis enfermé dans une maison dans un village de Normandie, en plein hiver. J’ai écrit 800 pages en trois mois. »

Sur Facebook : « Je reviendrai le 14 février 2015 »

Depuis, Jaenada travaille à heure fixe, « comme un guichetier à La Poste ». Avant, c’était de minuit à 6 heures du matin ; depuis qu’il a une vie de famille, il écrit en journée dans les conditions de la nuit, volets tirés, à la bougie, overdose de café. Personne n’a le droit d’entrer.
​Internet est un aimant à perte de temps. Alors qu’il attaque l’écriture d’un nouveau livre, le romancier a pris une décision radicale quant à son compte Facebook, où il pouvait passer trois ou quatre heures par jour à répondre aux messages de fans :
« J’ai commencé à écrire mon livre le 14 février. J’ai posté un statut pour dire que je reviendrai le 14 février 2015. Et j’ai désactivé mon compte. Plein de gens m’ont dit : “Tu es fou, tu n’y arriveras jamais”, comme si j’allais m’installer sur la Lune pendant un an… »
Pour le reste, l’écrivain trouve que les réseaux sociaux sont une bénédiction. Pour « Sulak », qui s’inspire de l’histoire vraie d’un ancien braqueur, il a consulté des tas de sites et d’archives de journaux en ligne :
« Et Facebook m’a été très utile. Je n’ai pas de portable. Plutôt que de passer par l’éditeur qui ralentit parfois un peu les choses, beaucoup de libraires, de médiathèques, de médias me contactent sur Facebook. »
2

« L’époque a rendu mon écriture plus ramassée »

Philippe Besson


Philippe Besson sur le plateau de l’émission « Au Field de la nuit » de TF1, le 12 décembre 2013 (GINIES/SIPA)

Philippe Besson assure qu’il est incapable d’écrire en France. Trop de sollicitations, trop de tentations, trop de temps perdu notamment sur les réseaux sociaux :
« A Paris, je suis en colère en permanence. J’utilise beaucoup Facebook et en quatre jours, j’ai, par exemple, dû faire dix posts sur Sarkozy, tellement cette histoire m’énerve. Je ne peux pas écrire dans ces conditions. »
Alors, le romancier part quelques mois par an à Los Angeles, « la ville du vide absolu », à neuf heures de décalage horaire. Il débranche, ne suit pas l’actualité française. Une connexion internet quand même, « juste pour appeler ma mère sur Skype ».
Le romancier n’associe pas l’écriture à des rituels, c’est « une obsession très heureuse » qui le pousse à travailler jusqu’à épuisement. Pas de problème de concentration, donc. Quand il n’avance pas assez vite à son goût, il change juste de lieu :
« Il y a le Joyce Café, près de Santa Monica Boulevard. Je m’y sens très bien. Dans un café parisien, je ne peux pas écrire mais là, le brouhaha me stimule, il est dans une langue qui n’est pas la mienne. »

« On a perdu le goût de la lenteur »

Il y a quelques années, Philippe Besson pouvait écrire six ou sept heures par jour. Aujourd’hui, il se lasse au bout de trois mais écrit ses livres plus vite qu’avant. C’est sans doute lié à l’époque « qui est poreuse », dit-il :
« Tout est devenu plus rapide dans la vie. On n’accepte plus de consacrer autant de temps qu’avant, à quoi que ce soit, tout doit être accessible tout de suite. On a perdu le goût de la lenteur. »
Il dit être le premier à ne plus supporter la lenteur. Et il estime que son style a changé :
« Mon écriture, qui était déployée, est devenue plus ramassée, plus courte. J’écris autrement, plus tranché, plus vif. Et je pense qu’il y a une part de responsabilité de l’époque. »
3

« La culture numérique, c’est le contraire de la dispersion »

Maylis de Kerangal


Maylis de Kerangal au Salon du livre à Paris, le 13 mars 2012 (BALTEL/LAMACHERE AURELIE/SIPA)

Pour Maylis de Kerangal, dont le dernier livre « Réparer les vivants » a reçu une pluie de récompenses, la société numérique n’a presque que des avantages :
« La culture numérique enrichit mon travail. Ce n’est pas du tout une perte de temps mais un atout, le contraire de la dispersion. On va plus vite sur les recherches.
Pendant l’écriture de mon dernier livre, j’avais un système de signets dont j’avais besoin : le site de l’agence de biomédecine, un site de carte topo, un site de surf pour les matériaux… »
La romancière dit qu’elle ne « croit pas à l’inspiration » mais que tout tient à la concentration. Et elle estime être plutôt douée pour la maintenir le plus longtemps possible.

« Cliquer sur les robes de stars sur le tapis rouge »

Elle travaille dans une chambre de bonne, de 9 heures à 18 heures, un cadre régulé par quelques rituels : jamais de nourriture à portée de main, beaucoup de cafés crèmes, une sieste de vingt minutes la tête posée sur le clavier, de la musique pendant les phases de réflexion mais pas pendant la rédaction.
Chaque journée commence par un temps de mise en route, une façon de préparer l’écriture tout en la retardant :
« J’allume l’ordinateur, je traîne sur les sites d’info, je m’attaque aux mails qui demandent une réponse rapide. Il y a beaucoup de café et de cigarettes. Je relis ce que j’ai fait la veille.
Je peux baguenauder sur Internet, cliquer sur les robes des stars sur le tapis rouge mais comme je suis impatiente de m’y mettre, le piétinement ne dure pas. »

« Le “gling” du mail qui tombe »

Maylis de Kerangal n’a pas de compte sur Facebook ni sur Twitter, ce serait une menace pour son temps. Déjà que la gestion des e-mails est une prise de tête :
« Tenir ma correspondance électronique, faire en sorte qu’il n’y ait pas des couches de mails qui fassent une espèce de sédimentation préhistorique, ça prend du temps sur l’écriture.
Au moment de “Naissance d’un pont”, je consultais mes mails à heure fixe. J’arrivais à m’y tenir en baissant le son. Ce qui est perturbant, c’est le “gling” du mail qui tombe. »
La romancière est satisfaite d’avoir su conserver « la culture du bloc, du temps long ». De parvenir à regarder la télé pendant quatre ou cinq heures d’affilée plutôt que de zapper sans cesse. Grâce à cette culture, sa concentration ne flanche presque jamais.
4

« J’ai supprimé mon compte Twitter et mon Tumblr »

Aurélien Manya

Aurélien Manya, 33 ans, fait face au grand défi des jeunes écrivains : il vient d’entamer la rédaction de son deuxième roman. Le moment où l’on comprend que c’est un métier, qu’il faut s’organiser, se discipliner :
« Je n’ai pas envie de mettre à nouveau cinq ans pour écrire un livre. Alors, j’aménage mon temps : je me force à écrire au moins trois heures par jour. Je lutte énormément pour rester concentré. J’ai supprimé mon compte Twitter et mon Tumblr. C’était une pollution de temps. »
L’auteur du « Temps d’arriver » est en train de se construire des rituels. Chaque jour, deux heures de marche et un film. Et une solution pour guérir l’angoisse de la page blanche : un journal intime dans lequel il écrit, en dernier recours, quand il n’a pas assez d’inspiration pour son livre.

« Les séries vont à l’encontre de la vitesse du numérique »

Monteur pour le cinéma, il est très inspiré par les nouvelles technologies. Les blogs de photo qu’il découvre sur Facebook, le Tumblr This isn’t happiness qu’il adore, les séries, comme « True Detective » ou « Top of the Lake », qu’il dévore, même si elles sont chronophages :
« Ça se rapproche beaucoup plus du roman que du cinéma. Ces séries sont des histoires qui durent douze heures, vingt heures : il y a une profondeur des personnages qu’on ne trouve souvent pas dans les films.
Les séries ont réinstallé un culte de la lenteur, elles vont à l’encontre de la vitesse du numérique. Un peu comme le succès des “mooks”, alors que les textes courts l’emportent sur le Net. La randonnée aussi marche de plus en plus. Plus on a une culture du zapping, plus rejaillit un besoin de lenteur. »
autor: Imanol Corcostegui
sursa: rue89