Editeurs cherchent chefs-d'oeuvre désespérément

Que deviennent les milliers de manuscrits envoyés aux maisons d'édition chaque année? Enquête au coeur du système éditorial.

C'est bien connu, tous les Français ou presque sont des écrivains en puissance ! Mais il ne suffit pas de taquiner la muse pour être publié, loin de là : en moyenne, 1 seul manuscrit l'est, sur 6 000 envoyés par la poste aux éditeurs. "Le système de l'édition française fonctionne suffisamment bien", constate Philippe Demanet, secrétaire littéraire du service des manuscrits de Gallimard. "Grâce à un effet de nasse entre éditeurs, il n'y a pas de chef-d'oeuvre oublié dans un placard..." La preuve par le prix Goncourt 2011, L'Art de la guerre, d'Alexis Jenni, un premier roman aussitôt "flairé" par Philippe Demanet : "Pour moi, c'était évident."

 

Tous les manuscrits sont-ils lus ?

"Oui, assure Louis Gardel, président du comité de lecture du Seuil depuis dix ans. Au bout de trois pages, on a une première idée de la qualité. Et on décèle aussitôt un ton nouveau." Justine Lévy, lectrice à mi-temps chez Stock, cherche, elle aussi, la perle rare. Cela n'a pas toujours été le cas. Elle a raconté dans Rien de grave (Le Livre de poche), paru en 2004, ses premiers pas dans le métier et son coup de folie en apprenant que son jeune mari, Raphaël Enthoven, alias Adrien, la quittait pour Carla Bruni, alias Paula la tueuse. Bilan : des dizaines de manuscrits intacts directement jetés à la poubelle ! Cette confession a quelque peu fait grincer des dents à Saint-Germain-des-Prés. Le manuscrit, c'est sacré.

"Chez Grasset, ils sont tous lus", témoigne Bruno Migdal, 53 ans, un scientifique de formation qui a repris des études de lettres sur le tard et qui vient de publier Petits Bonheurs de l'édition (la Différence), récit bref et vif de ses trois mois de stage au service des manuscrits de la Rue des Saint-Pères, en 2004. De Gallimard à Albin Michel, en passant par JC Lattès, les grandes maisons disposent toutes d'un tel service, qui réceptionne les textes non adressés personnellement à un éditeur. "J'ouvre chaque paquet, assure Denis Gombert, de Robert Laffont. Je les fais ensuite indexer - titre, nom, prénom, adresse, date de réception, etc. Mon travail consiste à évaluer rapidement chaque manuscrit : sa valeur et son adéquation à la maison. Dans l'affirmative, je le confie à l'un de nos sept lecteurs. Soit, en fin de compte, 15 à 20 % des manuscrits reçus. Car trop de gens confondent l'expression et l'écriture."

Qui sont les lecteurs ?

"L'unique lecteur des éditions POL s'appelle... Paul Otchakovsky-Laurens !" indique Jean-Paul Hirsch, bras droit du patron. Non content d'ouvrir lui-même les paquets chaque matin, l'éditeur d'Emmanuel Carrère lit tous les manuscrits. Cette assiduité lui a permis de repérer illico Truismes, premier roman (1998) et best-seller de Marie Darrieussecq. "Paul décide seul de la publication, même s'il lui arrive de me demander mon sentiment. Ses choix sont délibérés et il assume parfaitement le refus d'un texte qui connaîtra le succès ailleurs", précise Jean-Paul Hirsch. Les autres éditeurs sollicitent l'avis de toutes sortes de lecteurs, pour certains rétribués assez chichement - à partir de 30 euros chaque fiche de lecture chez Fayard, entre 50 et 90 euros chez Grasset ou Robert Laffont. "Nos lecteurs ont des profils très variés, souligne Denis Gombert : une mère de famille de trois enfants, un écrivain, une prof de khâgne..." Elisabeth Samama, responsable de la fiction française chez Fayard, attend d'abord un point de vue. Si son lecteur déteste radicalement un manuscrit, cela peut même lui donner envie de le lire. Bruno Migdal, l'ex-stagiaire de Grasset, déplore pour sa part qu'aucun des deux seuls manuscrits qui lui avaient paru intéressants en trois mois n'ait été publié : "Lorsque la lecture n'est pas suivie d'effet, la motivation s'effrite vite", regrette-t-il.

Les comités de lecture

Boutade de Gilles Cohen-Solal, cofondateur des éditions EHO avec sa femme, Héloïse d'Ormesson : "Notre comité de lecture se passe souvent au lit !" Reste que cette instance rythme la vie de nombreuses maisons, à commencer par le comité de Gallimard, dont le fonctionnement, réglé comme du papier à musique, remonte aux années 1920. Composé de 17 membres, des Richard Millet à Pierre Nora, de Chantal Thomas à Jean-Bertrand Pontalis, il se réunit sous la présidence d'Antoine Gallimard une fois par mois. Comme chez Robert Laffont. Grasset et Le Seuil ont opté pour le rythme hebdomadaire. Mais, partout, la partition se joue selon un scénario identique : les éditeurs arrivent au comité avec leurs fiches de lecture, chacun défend ses manuscrits et les fait éventuellement passer. "La décision finale est assez collective, on peut faire des erreurs à plusieurs, estime Louis Gardel. Lorsque la maison résiste, on envoie le manuscrit à un confrère. Jadis, Roger Grenier me signalait les ouvrages refusés par Gallimard. L'édition n'est pas un milieu si méchant..." Voire. Dans le tome IV de son Journal, feu l'écrivain Jacques Brenner rappelle que, vers les années 1970, Grasset avait créé un faux comité de lecture mensuel à l'intention de l'écrivain Pierre-Jean Launay, membre du jury Interallié et donc "utile", mais dont on ne souhaitait pas la présence dans le vrai comité... Les huiles de la Rue des Saint-Pères - de Claude Durand à Yves Berger - jouaient la comédie de bon coeur. Au comité du Seuil et à celui de Grasset, les discussions sont très animées et le ton monte facilement. Question de tempérament. Ainsi, avec ce grand timide de Patrick Modiano, membre éphémère du comité Gallimard, ce fut "un désastre, parce qu'il ne voulait jamais se prononcer !" révèle un texte de Robert Gallimard dans le récent Cahier Modiano (l'Herne).

Les "ratages"

Bon livre et succès de librairie : tous les éditeurs en rêvent. D'où le dépit d'Elisabeth Samama en apprenant que sa maison, Fayard, avait raté HHhH, de Laurent Binet, récupéré par Grasset avant d'obtenir le prix Goncourt du premier roman 2010 et de s'écouler à quelque 200 000 exemplaires, selon Edistat. "Nous étions débordés, c'est une stagiaire qui a eu le manuscrit entre les mains et l'a laissé filer", regrette l'éditrice. Depuis ce raté, Fayard a mis au point un système de filtre plus précis, plus rigoureux, où chaque éditeur regarde systématiquement tous les manuscrits de son département. La même mésaventure était arrivée à Olivier Cohen, directeur des éditions de L'Olivier, à qui Anna Gavalda avait envoyé le manuscrit de son premier livre, un recueil de nouvelles qui a fini par être publié au Dilettante en 1999. Lauréat du grand prix RTL-Lire l'année suivante, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part est devenu un immense best-seller, vendu à des millions d'exemplaires... Louis Gardel admet pour sa part qu'il a refusé Ce qu'il advint du sauvage blanc, premier - et formidable - roman de François Garde, récemment paru chez Gallimard. Anne Carrière, elle, se rend un jour dans un Salon où le jeune Joël Egloff dédicace son premier roman drolatique, Edmond Ganglion & fils, paru en 1999 et applaudi par beaucoup. Elle achète un exemplaire. En guise de signature, le jeune homme écrit : "Pour l'éditrice chez qui j'aurais aimé être publié..." Etonnement de l'intéressée, ignorant que Joël Egloff lui avait adressé son manuscrit. Elle a retrouvé le compte rendu de lecture indiquant un "roman mortifère", au prétexte qu'il y est question d'une entreprise de pompes funèbres...